La fuite.

 Jʼai chaud, jʼai soif... Cléo va arriver, jʼentends le « plic ploc » que fait sa pagaie dans lʼeau. Jʼen ai marre dʼêtre seul au milieu de ses papyrus ! Cléo a raison, jʼy suis en sécurité, mais cʼest long dʼattendre, et je ne sais même pas ce que jʼattends finalement... Mais jʼobéis à Cléo, elle a raison je crois, enfin, je ne sais pas. Depuis combien de temps est-ce que j'attends, je ne me rappelle pas, jʼai oublié de compter les nuits. C'est quand jʼai annoncé à Cléo que je devais partir, accompagner mon père, sur le chantier du grand tombeau, c'est là qu'elle sʼétait mise à crier !
- Tu es fou ! je ne veux pas que tu ailles là-bas !
- Mais, Cléo, je ne peux pas rester !
- Si !
- Mais... mon père?
- On va se débrouiller, mais tu ne pars pas !
- Et comment va faire mon père, cʼest moi qui lui prépare les pigments ! Et puis je ne sais pas où aller, et mon père nʼacceptera pas.
- On demandera rien ! Tu vas rester ici, dans les Papyrus! On est dans la partie sacrée, personne ne viendra...Et je tʼamènerai à manger... et à boire, tous les jours en sortant du temple !
- Mais...
- Tu sais bien qu'Isis et Osiris gardent tous ceux qui ont travaillé au tombeau, et on ne les revoit plus ! Ton père, si il y va... Tu ne le reverras plus !
- ...
- Si tu pars avec lui, je ne te reverrais plus ! Je ne veux pas, tu reste là ! On va faire ce que jʼai dit... Écoute, je peux venir tous les jours, personne ne le saura, après le temple, les prêtresses me laissent libre ! Jʼamènerais ce quʼil faut au fur et a mesure... Ils tʼoublieront, et peut-être que ton père comprendra. Dans quelque temps, jʼaurais fini le temple, ils ont dit que je devrai commencer la danse, et... et alors je demanderais à être envoyée chez le frère de ma mère, il voulait me voir danser... Il sʼoccupera de moi et il te cachera, jʼen suis sûr, il est toujours gentil avec moi. Je le supplierais, je suis sûr quʼil acceptera !
- Tu crois, et si on me trouve ?
- On ne te trouvera pas ! Je te le promets ! On va te déguiser en fille... je dirais que tu es une servante. Non! Tu sera la fille de... la sœur de ma première nourice! Personne ne la connais là-bas, chez le frère de ma mère. On ne te reconnaitra pas! Pour l'instant, tu reste ici!

 Cʼest vraiment long dʼattendre tous les jours, et puis je ne peux rien faire... Je reste allongé dans les herbes, jamais au même endroit, comme ça, si on trouve mes traces, on pensera quʼil sʼagit dʼun petit animal. Cʼest embêtant car je ne peux pas me faire un abri confortable... Dommage, jʼaime bien faire des cabanes. Alors, je mʼallonge, et je regarde le ciel au travers des papyrus. Ils bougent sans cesse avec le vent qui vient du fleuve, et je regarde les formes que font les nuages à travers les petits trous des feuillages. Jʼessaie dʼoublier le ciel, et les papyrus, et je regarde uniquement les formes, les ombres, et je mʼinvente des histoires...
 Cléo est arrivée, je lʼentends! Je sais qu'elle ne veut pas que jʼaille à sa rencontre... Elle laisse la pirogue cachée dans les Papyrus, et ensuite fais des détours dans les hautes herbes pour ne pas laisser de traces... Jʼentends ces pas, elle avance lentement, je sais quʼelle essaie de ne pas trop casser les tiges... Pourquoi se met-elle à courir !???
- Cléo ! Cléo ! je lʼappelle pour lui indiquer où je suis. Cléooooo !
Elle apparaît soudain, ces yeux vont de tous côtés, la bouche ouverte, on dirait quʼelle nʼose pas parler !
- Ils mʼont suivit !!! Les prêtresses, et des gardes ! Ils arrivent, jʼai juste eu le temps de voir les grandes pirogues au virage ! Viiiiite !Cours !
- Mais où ?
- Vers les berges ! On ira dans les sablières, vite, ils ne savent pas que je les ai vus, on peut leur échapper !
- Mais, et toi ! Tʼas rien fait toi !
- Jeʼmʼen fiche ! Cours ! Par "Khepri" ! Cours!

Cette fois, cʼest pas un jeux ! Cléo ne cherche pas à me distancer, cʼest elle qui me suit. On est habitué à courir dans ces hautes herbes, les tiges des papyrus nous fouettent, mais aujourdʼhui, je ne les sens presque pas ! Il y a surtout mon coeur qui bats ! Je sens la main de Cléo dans mon dos, elle a le bras tendu en avant et chaque fois que je sens ces doigts me toucher, jʼessaie dʼaccélérer un peu plus. Jʼentends son « allez ! », elle le dit toutes les quatre foulées, cʼest régulier comme une respiration. Jʼai lʼimpression, en faisant ça quʼon accélère de plus en plus ! Je me demande même si on ne va pas sʼenvoler !
 
Je me souviens... Tout a été très vite ! Un gros truc sombre est apparu, soudain, et jʼai cogné dedans. Une main puissante mʼa saisi le bras et mʼa projeté par terre, Cléo a crié... et il y a eu dʼautres cris ! Un visage affreux, recouvert de tatouages, et une bouche qui sʼest ouverte dans un grand rire ! Jʼai cru en voyant ses grandes dents jaunes, quʼil allait me mordre ! Jʼai cru quʼil sʼagissait dʼun monstre du lac ! Ce nʼétait pas des monstres ! Des Salkis ! Cʼétaient des Salkis ! Celui qui mʼavait jeté par terre dit quelque chose en riant, je ne comprenais pas ce quʼil disait. Les autres riaient aussi. Cléo se débattait comme un animal sauvage, elle essayait de mordre le bras de celui qui la tenait! Il lui donna un coup du plat de la main sur la tête. Je bouillais, je voulais la défendre ! Mais plus je me débattais plus il serrait mon bras, et me le ramenait dans le dos, ça faisait terriblement mal, et je pliais les genoux sous la douleur, des larmes pleins les yeux.
Ils parlaient rapidement entre eux, et tout à coup, un autre homme jaillit des papyrus, il avait lʼair presque affolé, Il agitait sa lance dans la direction dʼoù nous venions. Cʼétait sûr, il était en train de parler des soldats qui nous poursuivaient. Il les avait vus, et ils devaient sʼapprocher.
Le grand qui me tenait me projeta sur son épaule, et se mit à courir avec les autres, je nʼarrivais pas à voir où était Cléo, mais je supposais quʼils lʼavaient emmené aussi. Ils couraient tous en criant, et jʼavais le souffle coupé à chaque pas, il y avait une sorte de cône en métal sur sa bretelle, sur son épaule, et mon ventre cognait dessus. Lʼembout dʼune des flèches de son carquois venait de me griffer la joue, jʼavais peur !
Nous sommes sortis des papyrus, et la lumière fit comme une explosion! Nous avions atteint la plage qui borde le fleuve. Ils criaient encore pour donner vraisemblablement des ordres à ceux qui étaient restés dans le bateau qui était là, accosté contre ses deux grandes roches qui leur faisaient comme un quai. Ils couraient dans le sable, et les chocs étaient de plus en plus dur contre mon ventre. Jʼaperçu Cléo, un des hommes la portait derrière son cou, en travers de ses épaules, comme on le fait avec une brebis. Je nʼai pas vu son visage, mais jʼentendais ses cris ! Le grand qui me portait avait lʼair dʼêtre le chef, il escalada les roches, et sans même sʼarrêter me jeta dans le bateau.

Ma tête cogna sur je ne sais quoi, et jʼai dû perdre connaissance, pendant un instant, mais je nʼen suis pas sûr car les cris continuaient à emplir ma tête. Il y avait de grands claquements, cʼétait la voile quʼils avaient libérée, et qui se remplissait de vent. Plusieurs tiraient sur des cordages, toujours en criant,  et ils essayaient de maîtriser cet immense morceau de toile qui tantôt cachait le soleil, et tantôt repartait vers lʼavant du bateau, laissant la lumière du ciel mʼaveugler. Je réussissais à me mettre debout, on aurait dit que personne ne sʼoccupait plus de moi ! Il y eût de gros craquements, cʼétait le bateau qui réagissait à la voile qui venait de se remplir de vent. Le mat émis comme un gémissement sous la pression de la voile gonflée. Je mʼapprochais du bord, et je vis que tous nʼétaient pas encore montés à bord. Plusieurs hommes tenaient des amarres pour empêcher le bateau de partir, pendant que les derniers embarquaient.
Sur le sable, au bas des roches, trois hommes et celui qui avait lʼair dʼêtre le chef avaient lʼair de ne pas être dʼaccord entre eux. Le chef hurlait, comme sʼil donnait des ordres à lʼun dʼeux. Cʼétait celui qui portait Cléo ! Au même moment, celui qui avait la lance, ce devait être le guetteur, réapparut dʼentre les papyrus et cria quelque chose au chef, en pointant du doigt l'endroit par où nous étions arrivés sur la plage, les soldats devaient approcher!
Alors, brusquement, le chef saisit fermement Cléo des épaules de lʼautre, et la jeta sur le sable ! Et sans un regard pour elle, fit avancer lʼautre homme avec de grands coups dans le dos, vers le bateau. Jʼétais immobile, tétanisé, me cramponnant au bordage du bateau. Jʼai voulu enjamber le bordé, mais un des hommes, que je ne voyais pas, me saisi par les cheveux et me forçai à redescendre. Le chef monta, et ceux qui tenaient lʼamarre poussèrent lʼavant du bateau vers le fleuve avant de sauter à bord. La voile arrêta de claquer, et se gonfla en faisant tourner lʼavant en direction du large.
Déjà, les gardes du temple sortaient des papyrus... Deux prêtresses saisirent Cléo par les poignets. Elle se débattait, mais peu... 
Le sable et la poussière sʼétaient collés sur la sueur... on aurait dit une Lionne... qui après sʼêtre débattue dans un piège, comprends quʼil nʼy a pas de sortie... sʼimmobilise, et avec quelques tréssaillements, prépare de nouveaux ses muscles, jamais vaincue, prête à bondir.
Cʼétait une Lionne!
Ses yeux ! Ses yeux étaient grands ouverts, je ne les avais jamais vus si grands, sa bouche fermée, crispée, les lèvres blanches. Et ses yeux, ses grands yeux noirs couraient dans tous les sens, elle devait me chercher ! Au moment où elle me vit, elle sʼimmobilisa et son corps se tendit soudain, comme un bambou que lʼon relâche brutalement. Et alors, elle poussa un hurlement ! Si fort, que les prêtresses faillirent la lâcher. Son cri était comme le cri dʼun bête, long, de plus en plus aigu, comme une plainte. Mais ça nʼen était pas une, je le savais, cʼétait un cri de rage, un cri de colère, un cri de guerre !
Le bateau sʼéloignait vite maintenant, il allait passer les grandes roches, et jʼallais perdre de vue la rive ! Je me souviens, tout était allé si vite...
Jʼai regardé Cléo, jʼai froncé les sourcils, et un son rauque est venu de lʼintérieur de mon corps, et jʼai eu lʼimpression que je pouvais, avec la seule force de mon regard, lʼarracher à la rive, et la faire venir ici, près de moi... Jʼai arrêté de respirer, Jʼai essayé... mais rien ne se passa.
Lʼhomme, derrière moi, me tenait, d'une main par les cheveux, les doigts de son autre main, comme des griffes, sous ma mâchoire enserraient mon cou d'une oreille à l'autre. J'étais paralysé, je ne pouvais rien faire... Alors, jʼai rempli mes poumons à les faire éclater et jʼai crié, crié de toutes mes forces!
Pour que tous lʼentendent... les soldats, les prêtresses, pour que même les dieux lʼentendent !
Mon premier cri de rage, mon premier cri de colère, mon premier cri de guerre !

... ... ...

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