2 - La cage aux oiseaux
( extraits )
1 - La cage aux oiseaux
... Bien sûr, j’avais envie de communiquer, j’ai toujours eu cette envie de partager mes émotions, mais il y avait vraiment quelque chose de nouveau dans ce besoin.
J’avais l’impression qu’il ” fallait ” que je dise certaines choses, sans savoir
d ‘ailleurs lesquelles précisément. Je sentais un besoin de laisser aller ma plume (si l’on peut dire, lorsque l’on tape sur un clavier) et c’était comme ouvrir une
cage, et libérer des oiseaux qui seraient prisonniers et serrés à l’intérieur, écrasés les uns contre les autres. Des petits canaris, tout beaux tout jaunes, mais ébouriffés. Et en sortant de la
cage, d’un seul coup, ça ferait comme un bouquet de boutons d’or, comme une anémone de mer qui se déplierait brusquement, comme un soleil qui s’allumerait, comme ça, d’un coup! Et au milieu d’un
nuage de petites plumes jaunes voletant comme des pétales qui tournoient dans l’air quand on secoue un bouquet, il y aurait ces petits canaris qui, sans avoir eu le temps de défroisser leurs
ailes, partiraient à droite, à gauche, se cogneraient entre eux, ne sachant quelle direction prendre, affolés et à la fois ivres de joie de cette liberté si inattendue, si soudaine! Et on
entendrait comme le brouhaha de cris et de rires s’échappant d’une cour de récréation…
2 - Les filles
Elle peut sembler évidente, et très parlante, on pourrait se dire, ” et ben ! Lui, il en avait des choses à dire ! ” et pourtant, c’était si nouveau pour moi. Si nouveau pour un type qui parlait si facilement, de tousles sujets! Le clown, le boute-en-train qui ne connaît pas la timidité, celui qui dit haut et fort depuis toujours ce qu’il a à dire ! Le meneur, celui qui ne garde rien à l’intérieur, l’extravertis…
En parlant d’image, il y en a une justement qui me revient, j’ai 9 ans, c’est en 1962. C’est l’été, nous avons quitté l’Algérie, comme beaucoup en Mai, et nous sommes hébergés chez ma grande mère qui vit en France depuis quelques années. Mon père, lui, est resté à Alger pour essayer d’expédier en France nos affaires personnelles ( peine perdue, car nous perdrons tout, meubles, vêtements, vaisselle, mais surtout, photos, jouets et souvenirs…) .
Bref, cet été 62 je découvre les ”Français”, les ”Pathos” comme on les appelait. Ils avaient l’air différent de nous, enfin je parle des gamins que je découvrais. Il n’y avait visiblement qu’un truc qui les intéressait, ” les filles ” ! Quelle idée !
3 - Les grands arbres
Petites, sans étage, le petit terrain devant légèrement en pente, c’était pour la plupart de grands jardins potagers, qui descendaient légèrement jusqu’à la route. De l’autre côté de la route, la voie ferrée nous séparait d’espèces de grands étangs, qu’on appelait ” les sablières ”. Il y avait surtout ses grands arbres aux feuilles vertes et blanches, qui bougeaient sans cesse avec le vent. Ils me fascinaient. J’ai découvert en les regardant mieux, que le vert était la couleur du dessus de la feuille, et que le blanc en dessous, était la partie à l’ombre, la partie qui ne pouvait pas bronzer.
C’est pas si anodin que ça, car là d’où je venais cela avait souvent une grande importance. Et puis il y avait ceciel, bleu délavé, avec ses nuages qui le parcouraient sans cesse, comme d’immenses troupeaux de très gros moutons sans tête. On voyait les nuages, jusqu’à l’horizon, très petits. Ils avaient l’air de venir de très loin… Et d’aller très loin. J’avais l’impression qu’en montant sur un toit, ou au sommet d’une colline, on pouvait voir encore plus loin, très très loin. Je me demandais si j’arriverai ainsi, en tendant le cou, à voir la mer, et après encore, derrière, encore plus loin, l’endroit d’où je venais...
L’endroit d’où je venais était tellement différent! Le ciel n’avait pas cette couleur un peu transparente que je lui trouvais ici. Je me rappelais d’un bleu sombre, comme lorsqu’on a le soleil en face, en contre-jour. En fait, là d’où je venais... on avait toujours le soleil en face.
4 - Là d'où je venais
Ouais, ici, dans ce nouveau pays, cette «Seine et Marne», c’était vraiment différent. Et puis ses filles ! Il n’y avait rien de drôle à les suivre pendant des heures, à les regarder marcher en rigolant de nous.
Là d’où je venais, c’était autre chose ! On se battait, on se capturait et on se faisait avouer des trucs en se torturant. Dès qu’on sortait de l’école, il y avait deux bandes ; et les amis devenaient ennemis. Les « Arabes » d’un côté, et les
« Pieds-noirs » de l’autre. Parfois on ne prenait même pasle temps de rentrer chez nous et on cachait nos cartables sous un mur, au bout du bâtiment, et on se séparait seulement après ça, et chaque bande fi lait de son côté, alors la «guerre » pouvait commencer.
5 - La guerre
qui jetterait le plus vite ! Cette rapidité empêchait la précision de tirs (heureusement) et bientôt le corps à corps commençait, et là, il fallait faire un prisonnier, rapidement et se replier. C’est vrai que le corps à corps faisait plus mal encore que les pierres, et surtout pour moi, car les vêtements en prenaient chaque fois un coup, et en rentrant à la maison, j’avais droit à l’accueil de ma mère qui me tirait sans ménagement sous la douche, et qui, en criant, à la découverte de toutes ses traces rouges sur mon corps, visait les endroits restés intacts et me redistribuait, sur ses zones blanches les coups que j’avais pourtant réussi à éviter dans la bagarre…
6 - Prisonnier
On se calmait vite, le lendemain de retour à l’école, car il y avait d’autres jeux et d’autres enjeux dans la cour de récréation, et les bandes n’existaient plus. Mais quand même, quelle joie de se retrouver à la sortie pour la "guerre"! Je n’arrive pas à me souvenir si tous les petits Arabes étaient à l’école, mais je me souviens que nous étions tous, une seule et même bande de gosses.
7 - Bombe
Deux ” plasticages ” nous avaient particulièrement rassemblé. Il s’agissait de la librairie, et de la boulangerie. Que de trésors, à se partager, et comme les adultes avaient de bonnes idées de nous offrir ses terrains de jeux où on apprenait à être des hommes, donc des combattants courageux!
8 - les filles (suite)
Tout ça m’envahissait l’esprit, et il y avait comme de gros paquets d’images qui tournoyaient dans ma tête, et où se mélangeaient les souvenirs. Quand on a 9 ans, les souvenirs ne sont encore que des images, il n’y a pas encore, les musiques, les odeurs les voix, les chagrins, les bonheurs, rien que des images, qu’on essaie, on ne sait pas pourquoi, de ne pas perdre. Alors on se les repasse, en désordre, juste pour le souvenir, pour s’en souvenir.
C’est pour ça que j’avais du mal à m’intéresser aux jeux de ces ” frangaouis ”, ces ” pathos ” qui passaient leur temps à suivre les fi lles… J’avais la tête ailleurs, dans ce monde de rêves que je commençais à me bâtir et qui m’accompagnerait toute ma vie, et qui m’accompagne encore aujourd’hui.
Je marchais donc avec ses nouveaux camarades, en suivant les filles, mais dans ma tête, il y avait ses images, que je ne voulais surtout pas oublier. La plage, les vagues qui cassent sur les rochers, les oursins qui piquent, les brochettes qui grillent et qui sentent si bon, les cadavres alignés le long de la route, par les militaires le long des voitures brûlées, les boutons d’or, les gâteaux au miel, les cris de ces types qu’on torturait dans un appartement au-dessous de chez nous, et dont personne ne parlait, le créponet ce sorbet au citron que j’aimais tant.
Et ces photos de gens égorgés, que je n’aurai peut-être pas du voir, et je saurais plus tard qu’elles représentaient un massacre tristement célèbre, et qu’il y avait parmi eux quelques membres de la famille, dont mon grand père… Cet homme que je n’ai presque pas connu et qui allait marquer si profondément ma vie. Et puis le couscous fumant, dans- la cuisine, avec les légumes odorants et les brochettes qui grésillent sur le feu…
« Couscous brochettes »… Voilà c’est comme ça que je les appelle, les souvenirs de ces moments, les souvenirs «couscous brochette »…
9 - sale petit Pied Noir
Quel ennui… et quelle nostalgie déjà. D’ailleurs, les parents commençaient à se plaindre du petit « Pied noir » un peu trop violent, et certains déjà avaient l’interdiction de jouer avec moi.
Ah bon ! Je devenais le ” sale petit Pied noir retourne dans ton pays ”. Moi je demandais pas mieux, mais bon, il semblait que le pays d’où je venais me refusait aussi ! Ceci dit, je n’avais pas de gens criant et vociférant en face de moi, non, il s ‘agissait de petites réflexions, de petites remarques, que certains parents m’envoyaient en se retournant et en forçant leurs gamins à rentrer à la maison. Et quoi ‘ Il fallait donc accepter cette injustice ‘ Pas question ! Un combattant doit réagir, et avec l’aide de ma grande mère, j’ai découpé deux pieds-noirs dans du tissu, qu'elle m’a cousu sur mon ” maillot de corps ”. Munis de cette sorte d’étendard, je me suis promené le long de toutes ces petites maisons, pour bien faire voir que si on voulait m’abattre, il faudrait sortir et se montrer. Il faudrait oser me dire en face, ce qu'on avait murmuré ! Et moi, j’étais prêt ! J’en avais des choses à dire ! D’ailleurs, je ne savais pas trop quoi dire, en fait... mais j’étais prêt.
Et puis, ils ne me faisaient pas peur, ils pouvaient venir me dire ce qu’ils voulaient, en face, rien ne m’impressionnait, parce que, moi… là d’où je venais, c’est le soleil que je regardais en face !
Il était là, le soleil,
brillant, brûlant,
Il était là, ce soleil,
tout jaune, tout fauve,
il était là, mon soleil.
Je courais, je criais,
le soleil était là
je frappais, je riais,
ce soleil était là
je pleurais, j’apprenais
je le regardais… en face !
Mon soleil !
Rémy-Laurent Kraft textes extraits de "Couscous brochettes"