1 - La cuisine
Ça s’est réveillé en moi ! C’est comme un cratère fumant, sifflant des jets de vapeur qui s’échappent par endroits de la croûte mouvante qui recouvre la lave... Cette croûte qui bouge qui se fissure, qui craque par endroits, semblant hésiter à libérer la soupe bouillonnante.
Et ça fait des grosses bulles qui explosent, et puis d’autres qui hésitent, et pendant que j’écris tout ça j’ai l’impression d’entendre Jacques Brel chanter
"ces gens-là”... Pas tant pour les paroles, mais pour l’ambiance de la chanson, avec sa musique lancinante, et les mots martelés par Jacques. Et c’est vrai que ça ressemble à tout ça, ma
mémoire... Ça hésite, ça bouge, exactement comme ces bulles qui se rassemblent, et on ne sait pas encore si elles vont se rassembler pour faire « la» grosse bulle, celle qui explose et
qui envoie ses gouttes déchirées, comme pour brûler tout ce qu’il y a autour, comme pour communiquer ce feu à toute la terre...
Ouais! ça ressemble à ça, ma mémoire! A ces bulles qui se rassemblent, et qui aussi par endroits, hésitent un peu, et se séparent, lentement, comme si elles
avaient honte, comme si elles courbaient le dos, n’osant pas s’enfuir... et qui se laissent prendre peu à peu par cette croûte mouvante ; Cette grosse pâte à l’apparence un peu sablée
d’une tarte Tatin, bien caramélisée, bien chaude, qui cache les petits morceaux de pomme tout tendres qui ont gentiment brunis à l’abri… au fond du plat.
Ces gentilles petites pommes qu’on a épluché amoureusement, dans la cuisine... la couleur d’une nappe... des bruits... ou plutôt des cliquetis, enfin les bruits rassurants d’une cuisine... C’est vrais que c’est rassurant les bruits d’une cuisine...
C’est marrant quand j’y pense, la place qu’a toujours eu la cuisine dans tous les endroits où j’ai vécu ! Enfin je devrais dire " dans tous les endroits où j’ai commencé à construire un endroit pour vivre , et que j’ai vite abandonné pour aller très vite en construire un autre."
C’est vrai, c’est vachement rassurant une cuisine. On y trouve des tas de petites choses qui ont l’air de souvenirs… Comme des pots de conserve d’oignons au vinaigre qu’on laisse un peu vieillir… pour qu’ils prennent du goût… Ceux-là sont récents, mais ils ont déjà un peu la couleur qui leur va si bien, la couleur qui fait d’eux des souvenirs. Chez moi, il y en a toujours eu des oignons au vinaigre. Il y en avait chez grand-mère, et certainement avant, mais je n’ai pas connu cet « avant »… Enfin, mes parents ne m’en ont jamais parlé, et moi je ne m’en rappelle pas, j’étais trop petit.
J’ai déjà perdu le fil ! Trop de choses se réveillent en même temps, et je m’emmêle les souvenirs…
Ah ! Oui, la cuisine et ses souvenirs ! Chez nous, la cuisine est vraiment l’entrée de la maison, c’est l’endroit où l’on va tout de suite, dès
qu’on a franchi la porte. Alors bien sûr, cette cuisine accueillante est pleine de vide-poche, de petits pots où s’entassent les petites « merdes ». Des vieilles piles, pas tout à fait
usées, des clefs qui ouvrent on ne sait plus quoi, des doubles de clefs de contact de véhicules qu'on a vendu depuis longtemps, des pièces de monnaie, de jolis cailloux, et encore
beaucoup de "petites merdes". Des restes de bougies d’anniversaire. Elles ne sont jamais neuves d’ailleurs, ces bougies, sur nos gâteaux d’anniversaire. On a l’impression qu’elles ont été sur
tous les gâteaux d’anniversaire, que se sont toujours les mêmes… qu’elles font partie de la famille quoi ! Et qu’elles nous accompagnerons dans toutes nos cuisines, toujours dans les petits
pots, ou paniers qui servent de tiroirs. C’est comme les pots et les paniers d’ailleurs. On ne sait pas depuis quand ils sont là, il y en a de très vieux et d’autres plus récents… Mais comme on
se les trimballe de cuisine de camping-car, en cuisine d’appartement, en cuisine de bateau, etc… On a l’impression qu’ils sont là depuis toujours.
C’est ça notre cuisine. C’est un endroit rassurant, remplis de tellement de souvenirs ! les vieilles assiettes mélangées aux plus neuves de la maison d’avant, les tasses, etc. En fait on dirait que quelqu’un a fait exprès de mélanger tout sans cesse… Les anciennes affaires avec les nouvelles… comme ça on ne sait jamais où on en est. C’est juste un gros paquet de souvenirs. Dans notre cuisine, on a tout le temps chaud au cœur… Et puis, c’est normal qu’on s’y sente si bien dans cette cuisine, il y a tout ce qu’il faut pour vivre… de l’eau, des vivres, et même de la lecture !
C’est sûr, c’est rassurant une cuisine, et on y est bien, assis autour de la table, à éplucher les pommes pour la tarte Tatin. Le four est déjà en train de préchauffer, on ne sait pas exactement définir le dernier plat qui a cuit dedans, mais l’odeur qui s‘en dégage est bonne, c’est une odeur de repas… on est bien, alors on parle.
Je ne sais pas si je m’étais endormi, mais j’ai l’impression de me réveiller. Mes yeux devaient s’être refermé car ils me piquent un peu. Il me faut cligner plusieurs fois des paupières pour arriver à distinguer au travers du hublot, la piste qui s’est enfin décidé à avancer… Ça doit être le mouvement de l’avion qui m’a réveillé. Ça fait un bon bout de temps qu’on est là, bloqué en bout de piste, avec cette queue leu leu d’avions qui attendent de décoller. Enfin, ça y est , les petites lumières défilent, verdatres, auréolées de halots que forment les flocons de neige autour d’elles…et que je me dis que « si » un avion s’amenait en ce moment pour atterrir, alors qu’on n’y voit rien…avec cette neige qui tombe si dru…ça ferait mal !
…