« Je la connais depuis trois, quatre, ou peut-être cinq mille ans... »

Je me rappelle... La petite fille, qui courait... Je l'appelais "Cléo"...
Nous avions tous les deux à peine dépassé notre dixième anniversaire. Les tiges des papyrus ou de roseaux, peut-être, je ne sais plus, me fouettaient le visage, car je courrais, je courrais et jʼessayais de la rattraper. Ses rires me guidaient et je nʼapercevais que de courts instants, le voile blanc dont elle était vêtue.
Elle courait vite, et se jouait de moi. Elle était si rapide et agile, quʼelle ralentissait soudainement sa course, me laissant croire que jʼarrivais enfin à la rattraper... et me faisait soudain face ! Ses grands yeux marrons, avaient presque un air méchant. Sous la surprise, je ne réagissais pas assez rapidement, alors, elle se retournait, comme une magicienne, et disparaissait de nouveau. Je restais là, encore une fois en colère de mʼêtre laissé surprendre ! Avec encore, sur la joue, le picotement énervant de ses longs cheveux noirs qui mʼavaient fouetté le visage, quand, comme une toupie, elle avait virevolté sur elle-même pour sʼéchapper. Elle lʼavait bien sûr fait exprès, pour me narguer encore un peu plus !
Ses rires encore, et le bruit des feuilles sèches craquant sous ses pieds, étaient de nouveau mes seuls guides, car les tiges dépassaient nos têtes largement. Il fallait faire quand même attention, car nous courrions à lʼaveuglette, sans savoir où nous étions, et la petite rivière par laquelle nous étions venus pouvait apparaître dʼun seul coup, devant nos pieds, et il valait mieux ne pas tomber dedans ! Des monstres y habitaient!
Et même sʼils ne sortaient que la nuit, nous ne voulions pas nous y baigner car nous restions persuadés quʼils restaient dangereux le jour! Alors tomber bruyamment dedans, et réveiller un de ces monstres ! Brrr! Malgré lʼimpression de cuire, tellement cette course folle mʼéchauffait, lʼidée de me retrouver face à un de ces monstres me faisait frémir.
La petite folle courrait en zigzag, sans pouvoir se repérer ! Et avec certainement la même peur, mais aussi ce goût du défi que nous partagions! Après tout, nous étions arrivé par la rivière, et la petite embarcation, faite de roseaux liés, nʼétait pas si stable. Cʼétait déjà un sacré défi de venir jouer dans cet endroit interdit! Alors, je lʼimaginais bien, courant devant moi, ses yeux presque fermés pour sʼabriter des feuilles qui nous cinglaient le visage, comme moi, la bouche légèrement entrouverte, pour ne pas perdre le souffle, et ce sourire, presque carnassier, qui laissait largement apparaître ses grandes dents blanches. Ses jolies canines, qui me laissaient souvent les traces de ses colères. Je lʼimaginais bien, comme moi, la sueur coulant sur tout le corps, les bras battant à droite, et puis à gauche, au rythme de la course éfrénée, et aidant à écarter les feuillages, comme si nous avions de grands couteaux dans chaque main. Je lʼimaginais bien... et jʼimaginais son cœur qui battait, comme moi, qui battait !
Mais je ne saurais jamais si elle avait vraiment peur des monstres...
...
Les grands oiseaux blancs qui volaient au-dessus de nous, et dont je ne me rappelle plus le nom, avaient lʼair de nous suivre. Ils restaient au-dessus de nous. Quatre me survolaient et un groupe plus nombreux était au-dessus de Cléo, peut-être neuf ou dix, je ne sais pas, je nʼavais pas le temps de les compter. Les oiseaux devaient être intrigués ,de là-haut, par les dessins que faisaient les traces de notre course dans les grandes herbes vertes, dont je ne me rappelle pas non plus le nom...
Ce que je me rappelle, cʼest que cette petite fille s ʻappelait Cléopâtre, et moi... et bien jʼétais moi... mais il y a très longtemps.
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