Casablanca

"Un Bombom à l'eau de mer"
Chapitre 10
Je me souviens d’avoir pensé à ce moment-là à notre voyage en bateau.
Peut-être parce que je me sentais, de nouveau, partir pour un autre voyage. Des images me revenaient, en désordre, et en même temps si claires, comme si tout cela s’était passé il y a quelques mois.
Novembre 1985, je me rappelle… On fait route encore le long des côtes du Maroc, vers Agadir, car la mer est encore trop forte pour tenter la traversée vers les îles Canaries. Nous avons navigué toute la nuit, et le jour vient de se lever. On voit maintenant la côte qui nous a fait si peur, en- core, comme toutes les nuits de notre navigation au large du Maroc.
Elle se dessine dans la brume de chaleur qui voile le paysage à cette heure matinale. La mer est claire, verdâtre, salît de marron clair, comme une glace à la pistache, dans laquelle on aurait versé du café au lait. C’est le signe que nous sommes déjà dans la zone des hauts-fonds, et la mer et le sable se mélangent. On ne peut rien deviner ni voir, il faut surveiller sans cesse notre route sur la carte pour faire route en sécurité. Par temps meilleur, nous pourrions voir en cas de danger, les vagues qui se forment sur ces hauts- fonds, mais avec ce temps, c’est pas évident.
Je viens d’avoir Bernard à la radio, il voit une voile à l’horizon, devant lui, et c’est nous ! Nous sommes devant lui ! Un exploit pour notre petit voilier ! La joie l’emporte, et j’oublie la colère de la nuit. Nous sommes partis de Casablanca ensemble, et par prudence, nous avons choisi tous les deux une route différente, pour ne pas avoir de problème pendant la nuit. Et nous avons failli nous rentrer dedans !!!
C’est un peu fort ! Quand Manou m’a appelé, pour que je vienne faire quelque chose, elle était en pleurs, car je n’arrêtais pas de gueuler chaque fois qu’elle me réveillait. Je n’arrivais pas à dormir, et à récupérer. Sans cesse, des feux de bateaux l’inquiétaient, et elle était obligée de me réveiller pour que je vienne voir. Chaque fois, je grognais (enfin, je gueulais…), car ça n’était qu’un chalutier, et nous n’étions pas si proches, et donc, « j’aurais pu conti- nuer à “essayer” de dormir ! Et j’en ai marre de ce p… de bateau ! » etc… etc…
La mer est forte, et j’ai sans cesse le mal de mer. Je pense à chaque départ, que ça va passer, mais non, je suis ma- lade chaque fois. Quand je monte sur le pont pour voir « encore » ce qui effraie Manou, j’ai un choc ! Le bateau qui l’inquiète arrive droit sur nous, et visiblement va à la même allure ! Je vérifie encore pendant 30 secondes, et c’est bien ça, il fonce sur nous !
J’ai un deuxième choc quand je reconnais la silhouette du voilier de Bernard ! Je me précipite à la radio, et bien en- tendu le bougre ne répond pas !!! Je suis sûr qu’il a encore éteint sa radio, pour économiser la batterie ! Mais il est vraiment con ce mec !
Je remonte sur le pont, et je me mets à hurler, comme si il pouvait m’entendre… je sais très bien que c’est impossible, le vent , la mer, le bruit de la coque qui fend l’eau à toute vitesse, il ne peut pas m’entendre, mais ça me sou- lage. J’enrage, car il a embarqué un équipier depuis Safi, et ils sont donc deux costauds sur son voilier de douze mètres, bien plus stable que le mien, pour manœuvrer. Nous sommes par vent arrière, et j’ai tangonné le foc, il va falloir affaler tout ça pour virer de bord, sinon, c’est la collision, et par cette mer et ce vent, je me demande un instant si je ne préfère pas prendre le risque, plutôt que d’aller faire le singe à l’avant et me faire tuer par le tangon qui va voler dans tous les sens ! J’ai fait quelques courses de motocross, mais là, c’est franchement plus dangereux !
Bref, Bernard a viré de bord au dernier moment, et ça n’est plus qu’un mauvais souvenir. À son ton amical à la radio, je crois qu’il ne m’en veut pas trop pour les insultes que je lui ai envoyées quand on s’est frôlé ! Je lui ai crié tout ce que je connaissais, j’ai même dû en inventer ! Mais peut- être qu’il n’a rien entendu… et qu’il a cru que je lui disais à quel point c’était beau. Nous avions tous deux allumé nos feux de pont et cette vision des deux bateaux, fonçant, côte à côte, en peine nuit, dans cette mer déchaînée… c’était magnifique !
Nous approchons d’Agadir, il y a des centaines de chalutiers qui sortent du port, et il va falloir attendre pour les laissez-passer. Ils foncent à plusieurs de front, et c’est trop dangereux de tenter d’approcher de cette “meute”.
Que d’aventures, déjà, en quelques mois.
6 Août 1985, je me revois, assis au bout de la digue, à l’embouchure de l’Hérault. Nous allons partir dans deux jours, et je suis venu m’asseoir là, un moment, pour contempler la mer. J’ai un peu peur, et comme d’habitude, je vais me jeter dans l’aventure sans y connaître grand-chose. “J’ap- prendrais en route !” Mais là, je ne suis pas sur ma moto, j’emmène ma petite famille… j’ai une boule au creux de l’estomac. Cette sensation n’est pas désagréable pour moi, c’est une sorte de pression continuelle qui me fait ressentir la vie à mille pour cent. J’ai le sentiment d’être “là” pour toujours, comme immortel, la vie devant moi, inépuisable d’aventures et d’émotions…
Je sais en regardant vers le large, qu’il y a de l’autre côté, mon pays, l’Algérie. Ma mère me raconte souvent, que lorsqu’elle m’emmenait me promener sur le port d’Alger, je m’arrêtais chaque fois devant les petites barques, et comme si j’en avais choisi une, je ne bougeais plus de ma place, et je restais, immobile devant elle. Ma mère me ti- rait par la main, mais je ne voulais pas partir, et je restais, paraît-il, un temps incroyablement long devant cette petite barque. J’ai dû en faire des voyages !
1985, je viens d’avoir 32 ans, et devant cette mer, que je contemple, je sais que je pars vers quelque chose que je ne connais pas, mais j’y vais ! Je sens que c’est un moment incroyable de ma vie, un tel changement !
C’est mon meilleur ami qui m’a prêté un livre dans lequel j’ai découvert que le voyage en bateau était accessible, et pas seulement réservé à quelques milliardaires. On pouvait trouver des voiliers d’occasion, et même en construire, et en vivant très simplement, et en travaillant quelques fois au hasard des escales on pouvait envisager de longs voyages de plusieurs années.
OK, je suis prêt, je pars vers cette vie nouvelle ! De l’autre côté, il y a l’Algérie… Je ne vais peut-être pas y aller, mais je vais descendre le long de l’Afrique, et j’ai quelque part le sentiment que je vais à la rencontre de quelque chose. Un petit “quelque chose” qui me fait, comme un manque, au plus profond de moi. On dirait que je pars chercher ce petit “quelque chose”, que j’ai dû laisser, quelque part…
Tiens? J’ai intitulé ce chapitre » Casablanca » et je n’ai pas parlé de Casablanca...
à suivre...
Rémy-Laurent Kraft